Article de Pascal Lorent et Olivier Mouton du quotidien « Le Soir » du 1 septembre 2009.
Quand ? À quel moment Paul Magnette, politologue reconnu, est-il devenu un homme politique ? Sa trajectoire de météore étonne, lui qui, en l’espace de deux ans, est passé de la théorie à la pratique, du bourbier carolo au succès électoral sur le corps encore chaud de Van Cau.
Rien pourtant ne semblait destiner cet enfant de la bourgeoisie de gauche carolo – père médecin et mère magistrate – au parcours académique brillant, à entrer en politique : licence en sciences politiques à l’ULB puis spécialisation à Cambridge, avant d’enseigner à l’ULB et de devenir un observateur avisé de la construction européenne. Rien, si ce n’est une « filiation » (ses parents sont des amis de Philippe Busquin) et un goût pour l’engagement qui le pousse vers les Jeunes socialistes (JS) durant ses études universitaires, en même temps qu’il adhère à la section de Marcinelle (1995). « À l’époque, il se voyait, la quarantaine venue, être candidat à l’Europe, se souvient l’échevin carolo Eric Massin, compagnon de route aux JS. Et durant ses études, il envoyait des notes sur la construction européenne au PS. »
L’ÉPREUVE : CHARLEROI
Une trajectoire que les affaires politico-judiciaires carolorégiennes et le recul électoral du PS au scrutin fédéral de juin 2007 ont accélérée. Paul Magnette est désigné tuteur d’un PS carolo et d’une fédération en pleine déroute, divisée entre les pro et les anti-Van Cau. À ce moment, Elio Di Rupo cherche un homme neuf, après avoir misé sur des « rénovateurs » sambriens trop isolés pour pouvoir s’imposer au sein de la Fédé’ carolorégienne. Il se tourne donc vers ce socialiste de l’ombre qu’était Magnette, pourvoyeur du boulevard de l’Empereur en notes sur la politique européenne mais novice dans l’exercice du pouvoir. Machiavel promu au rang des Médicis… « C’était assez impressionnant, se souvient Laurent Zecchini, son secrétaire politique. Par rapport au milieu ambiant, il a tout de suite bien fonctionné. » Heureusement : sa première tâche consiste à arracher à un groupe socialiste à fleur de peau la signature du nouveau pacte de majorité qui offre le mayorat, rouge depuis la fusion des communes (1977), à Jean-Jacques Viseur (CDH). Et qui écarte Philippe Van Cauwenberghe du collège. « Face à une crise du pouvoir à la Ville et à l’USC, il a fait preuve d’une grande capacité d’adaptation », observe Paul Ficheroulle, premier de cordée socialiste à la Ville.
Entouré du tandem scabinal Massin – Ficheroulle, de Laurent Zecchini et de la paire Renaud Moens – Laurent Levêque (dépêché par le boulevard de l’Empereur dans le cabinet Cassaert), Paul Magnette va appliquer cette règle édictée par Machiavel, politologue reconnu mais piètre politique : diviser pour mieux régner. Le tuteur socialiste décide de recevoir un à un les élus communaux. « On a d’abord vu les futurs échevins puis ceux qu’il était relativement aisé de convaincre, narre-t-il. Ensuite on est passé aux autres. Le fait d’avoir été politologue m’a surtout servi pour la méthode. » Il joue également sur d’autres tableaux : « Magnette a dû cajoler certains, consoler d’autres et promettre des mandats d’administrateurs dans des intercommunales, se souvient un témoin. Il a très vite compris comment il fallait s’y prendre avec les uns et les autres et a fait montre de psychologie. » Jouer sur les ambitions, les appétences et les sentiments… C’est aussi cela, la politique. Et « gouverner, c’est faire croire… », écrivait encore l’éminent Florentin.
La stratégie est payante : au moment d’affronter les plus récalcitrants, l’apprenti leader atteint le quorum de signataires. Finalement, la quasi-totalité des élus soutiendra le pacte de majorité. Fort de ce succès, le leader imposé du PS carolo s’offre une perfidie au partenaire humaniste. Il prive Jean-Jacques Viseur de la posture de l’homme providentiel en mettant à nu son ambition : « C’est le CDH qui a réclamé le mayorat », glisse-t-il face à la presse lors de la présentation de la tripartite communale. Le bourgmestre n’a pas vu le coup venir : il est blême. Paul Magnette vient de prouver qu’il sait donner des coups. « C’était une épreuve du feu, analyse-t-il. Dix jours de pure folie. J’avais un mandat de la présidence pour sortir la Ville de Charleroi et la fédération de la crise. Mais à ce moment, je me voyais encore comme un médiateur extérieur. »
LES PREMIÈRES ARMES : NAMUR
Ce succès était attendu : aucun socialiste ne pouvait s’offrir le luxe de prolonger la crise à la Ville. Le néophyte en politique, lui, n’a guère le temps de se reposer sur ses lauriers. Le 19 juillet, à la surprise générale, il intègre le gouvernement wallon remanié au lendemain des élections fédérales, comme ministre de l’Action sociale. « S’il n’avait pas réussi à Charleroi, jamais il ne serait devenu ministre, estime Paul Ficheroulle. Mais cela ne m’a pas surpris : il fallait affirmer la tutelle, faire taire les détracteurs et éviter que la nouvelle équipe scabinale ne se plante. » Et si le « patron » est ministre, c’est plus aisé. Il succède à une Christiane Vienne fragilisée par sa gestion controversée du dossier de l’Agence wallonne pour l’intégration des personnes handicapées (Awiph). De nouveau, l’opportunité se révèle à double tranchant : il hérite d’un ministère peu médiatique pour faire ses premières armes mais il peut aussi s’y enliser. « À la Région, il a vraiment dû se mettre dans la peau de l’homme politique, se souvient Marie-Isabelle Gomez, son attachée de presse. Il a dû apprendre. Et plus le temps passait, plus il prenait de l’assurance. »
Une fois de plus, l’élève apprend très vite. Le 11 octobre, Paul Magnette arrache un budget de 80 millions d’euros pour permettre aux maisons de repos et de soins de répondre aux nouvelles normes sanitaires et de sécurité incendie. Du jamais vu ! Un succès qui cache des heures de travail sur le dossier et des réunions intercabinets instructives à plus d’un titre. Ainsi le projet de répartition des subsides est plusieurs fois recalé par l’équipe d’un autre ministre. Magnette n’obtiendra le feu vert qu’en ajoutant une institution située dans la commune de l’édile à la liste des maisons de repos subventionnées. Les coulisses du pouvoir sont riches d’enseignements, même pour un ex-politologue.
L’ARÈNE FÉDÉRALE : BRUXELLES
L’écolage s’accélère alors. Paul Magnette s’imagine terminer la législature wallonne et préparer le scrutin régional de juin 2009 mais Elio Di Rupo l’expédie à l’échelon supérieur : le 21 décembre, le Carolo devient ministre de l’Énergie et du Climat au sein du gouvernement Verhofstadt III. C’est l’entrée dans l’arène fédérale, où les tigres-députés ont des dents communautaires ! « Le communautaire, au fédéral, est permanent, jusque dans la moindre interpellation parlementaire. Cela a été une découverte pour moi », constate-t-il. Heureusement, sa maîtrise du néerlandais et son look de héros hitchcockien font mouche sur le plateau de l’émission « De zevende dag » (VRT). Il marque des points, ce qui n’empêche pas les attaques : ainsi Jean-Marie Dedecker lui reproche un moratoire sur certaines recherches concernant les OGM, affirmant que c’est parce que cela concerne l’université de Gand et non celles du Sud du pays.
Dans son costume fédéral, l’éternel ministre mal rasé – un look, une image, ça s’entretient – décide de s’attaquer à un « gros morceau » : le secteur énergétique. Non content de rendre les tarifs de gaz et d’électricité « corrigeables » par un médiateur, Paul Magnette arrache au secteur une contribution de 250 millions d’euros au budget fédéral.
Dans le même temps, il doit trouver l’énergie suffisante pour conquérir l’appareil socialiste carolo, où il dispute une partie d’échecs avec le clan Van Cau, et veiller au grain sur la métropole. Comme en mai 2008, où il redescend sur Charleroi pour faire respecter par ses partenaires CDH et MR un accord sur la nomination d’Olivier Jusniaux à la tête du CPAS.
AU BORD DE L’ABÎME : LA CAMPAGNE
En février 2009, Paul Magnette sort un livre d’entretien avec Jean Sloover. une réflexion sur l’avenir du socialisme et de la gauche. Venant d’un politologue, quoi de plus normal. Mais d’un politique… On y voit donc un agenda caché, un programme présidentiel, un rendez-vous pris avec l’Histoire…
Ce livre est aussi le coup d’envoi de la campagne. Le socialiste joue gros : s’il échoue, il devra subir les attaques d’un Van Cau revanchard et verra le doute lézarder ses troupes. Il doit donc engranger un nombre de sièges minimum (trois) et un score personnel pas trop éloigné de celui de l’ex-homme fort du PS carolo (entre 25 et 30.000 voix). Pour constituer sa liste, il use de la même méthode que pour arracher la signature du pacte de majorité communale : entretiens individuels, promesses, connivences… Il fait notamment appel à Philippe Busquin, son autre mentor avec Elio Di Rupo. Les plus durs à convaincre ? Les échevins carolos, Ingrid Colicis et Eric Massin en tête. Magnette doit aussi apprendre à jongler avec le relationnel : la campagne, c’est prononcer des discours mais c’est aussi serrer les mains, embrasser les camarades, fréquenter les soupers au boudin… L’homme réservé doit se faire violence.
Un effort indispensable car la violence fait rage aussi à l’extérieur. Le PS est attaqué de toutes parts : le MR (naturel), Écolo (logique) et le partenaire CDH ne l’épargnent pas. L’affaire Donfut, à l’entame de la campagne, et des sondages tous plus catastrophiques les uns que les autres plongent la famille socialiste dans un océan de perplexité. Au bord de l’abîme électoral, Paul Magnette, lui aussi, doute. Il l’avoue, et son entourage confirme : à un moment, il a failli tout arrêter pour retourner à l’université. Mais une idée géniale, que le politologue aurait pu théoriser (mais qui lui vient d’Anthony Dufrane), va tout relancer. Confronté à une opinion publique, semble-t-il, défavorable et à une caisse de résonance médiatique hypernégative, le PS carolo se lance dans le porte-à-porte. L’idée : rencontrer les citoyens pour leur parler projets, idées. Et permettre ce contact direct, essentiel dans les opérations de changement d’opinion. « Il y avait une opinion de l’intelligentsia disant que le PS devait perdre ces élections. mais les gens, eux, nous disaient « on est content de vous voir », raconte le candidat. C’était aussi pour eux une manière de se réapproprier la politique. »
Le porte-à-porte rassure partiellement l’entourage ministériel : si l’image du PS n’est pas bonne, celle de Magnette est excellente. Au soir du 7 juin, cela se confirme : le chouchou des électeurs carolos, c’est lui. Non content d’engranger 37.503 voix, il obtient avec « sa » liste 40,96 %. Soit un recul de 2,09 %. Loin de la chute abyssale annoncée. D’autant que l’apparentement apporte aux socialistes carolos un 5e député dont ils n’ont jamais rêvé.
GÉRER L’APRÈS
Ce succès met Van Cau échec et mat. À la Ruche Verrière, à Lodelinsart (autrefois fief de Claude Despiegeleer), Magnette est acclamé par la famille socialiste au grand complet. Di Rupo sait qu’une fois encore, il a pu compter sur lui. À tel point que durant les négociations de l’Olivier, les rumeurs s’entrecroisent et rebondissent comme des balles magiques : Magnette ministre régional, ministre-président, président du PS. On l’annonce à tous les étages de la Belgique institutionnelle. À l’arrivée, il reste pourtant au gouvernement fédéral. Et aucun autre Carolo n’intègre l’exécutif wallon. Des dents grincent alors, même si chacun admet qu’une tripartite laisse moins de place à la table gouvernementale.
Paul Magnette, lui, va maintenant devoir relancer la machine PS : la tutelle sera définitivement levée à la rentrée, avec le renouvellement des instances et l’élection des présidents de fédération et d’USC. Cette dernière l’intéresse. À l’instar d’un Van Cau, il prend, lentement mais sûrement, l’appareil en main. Et même s’il use du dialogue et de la concertation, le « patron » désormais, c’est lui. « Il grandit, et de plus en plus vite, constate un de ses camarades. Mais la chrysalide n’est pas encore devenue papillon : il a beaucoup demandé et va à présent devoir apprendre à rendre. » La nature humaine est décidément d’une constance surprenante.
À ce stade de sa mutation, le politique politologue doit rester sur ses gardes. S’il veut devenir un « Prince » de la Cité. Et se méfier des rusés renards qui se prétendent ses amis, autant que de ses adversaires. « Si vis pacem, para bellum », écrivait Flavius Vegetius Renatus. En cette rentrée, Magnette aura bien besoin de relire ses classiques.
SA RENTRÉE : SUR TOUS LES FRONTS VERTS
La fin de l’année 2009 sera environnementale ou elle ne sera pas. En charge de l’Environnement au fédéral, Paul Magnette sera en première ligne des négociations sur le réchauffement climatique qui auront lieu du 7 au 18 décembre à Copenhague. En attendant, il annonce dans un entretien à La Libre de lundi une « loi climat » pour la rentrée parlementaire. Objectif ? Formaliser la coordination entre tous les niveaux de pouvoir sur cette thématique cruciale.
Une taxe carbone belge, comme le souhaiterait visiblement le MR ? « Cela ne peut être tolérable que si cette taxe est socialement compensée et économiquement pensée avec les secteurs concernés sinon les effets seront désastreux », dit-il. Alternative : une taxe carbone au niveau européen.
L’autre grand dossier qui attend le ministre socialiste, c’est le nucléaire. Dans un premier temps, il s’agit pour lui de capter la rente nucléaire d’Electrabel. Son idée prioritaire, précise-t-il, reste la création de l’acheteur unique de l’électricité d’origine nucléaire. « Nous y travaillons toujours », dit-il à La Libre. Avant qu’un autre dossier délicat n’arrive sur la table du gouvernement : la prolongation du nucléaire.
